Témoignage d’une mère étrangère allaitante à l’OFII des Alpes-Maritimes

Mon histoire à l’OFII

(Office Français de l’Immigration et de l’Intégration)

 

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Témoignage Mon histoire à l'OFII oct 2025 J. B

 

Benjamin est né au Salvador, où nous vivions à ce moment-là en raison du travail de mon mari. Mais sa naissance a eu lieu en pleine période de confinement mondial. Pour nous, la décision la plus logique et la plus sûre était de rentrer à la maison. Grâce à un vol de rapatriement, nous avons pu arriver en France au tout début du mois de juillet 2020. Ce ne fut pas facile.
Le vol, lui-même, était une expérience inédite et éprouvante : masques, visières de protection pour nous et pour ma fille de 7 ans à l’époque, provisions à emporter car il n’y avait rien à manger à bord d’un voyage de plus de dix heures, gel hydroalcoolique, distanciation entre les passagers… Tout était nouveau et stressant.
À notre arrivée en France, le retour à la maison nous a apporté un peu de sérénité. Mais comme je n’étais pas encore française, je devais entreprendre toutes les démarches de visa de long séjour. Nous avons donc dû nous rendre à l’OFII de Nice. Ce n’était pas tout près de chez nous, il fallait prendre le bus ou le train, avec un bébé d’à peine trois mois…
À notre arrivée, il n’y avait pas beaucoup de monde — sans doute à cause du confinement. Alors que l’on me donnait des explications concernant les documents et les nouvelles modalités du cours d’intégration culturelle, qui n’était plus de deux jours mais de quatre, Benjamin, installé contre moi dans son porte-bébé, s’est réveillé pour téter. Naturellement, j’ai commencé à l’allaiter. Mais une voix forte s’est élevée : c’était le vigile de l’immeuble.
Il m’interpella en disant : « Ici en France, on n’allaite pas comme ça. » Je ne comprenais pas. Que voulait-il dire ? Que les mères en France allaient par bluetooth ? Par quelle autre façon peut être alienigena ?
Je me suis sentie mal à l’aise, confuse. Après quelques échanges, je lui expliquai que je n’avais pas de biberons, que j’allaitais mon bébé et qu’il n’existait pour lui aucune autre façon d’être nourri que directement au sein. Sa réponse fut fermée : si je continuais à allaiter de cette manière, je devrais quitter immédiatement le bâtiment.
Perplexe, j’ai cherché un signe de soutien auprès des personnes qui m’aidaient avec les papiers dans les bureaux de l’OFII. Dans ma tête, mille pensées se bousculaient : Liberté, Égalité, Fraternité… la Révolution française, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, la Ligue La Leche, le droit des bébés, l’amour infini que j’éprouvais pour mon enfant. Et en même temps : la colère face à l’arrogance de celui qui se croit détenteur du pouvoir. Mais toujours, cette voix intérieure revenait : « J’aime mon bébé… et il a besoin de moi. »
J’ai essayé d’expliquer l’importance de l’allaitement, encore plus en temps de pandémie. Mais la colère du vigile prit le dessus. Il me donna un ultimatum : arrêter d’allaiter ou sortir. Alors, pleine d’amour mais aussi de vulnérabilité, je lui demandai s’il existait une autre option. Finalement, il me conduisit dans une salle, les lumières éteintes, où je restai enfermée jusqu’à ce que Benjamin ait fini de téter.
Et là… j’ai pleuré.
J’ai pleuré d’impuissance. J’ai pleuré de tristesse face à tant d’ignorance. J’ai pleuré parce que je n’avais d’autre choix que d’accepter, car mes documents de séjour étaient entre leurs mains.
Pourtant, j’étais simplement en train de nourrir mon fils avec amour, en respectant ses besoins, dans ce contact peau à peau si précieux. Je portais mon enfant près de mon coeur. Et lui, petit Français, dont la loi devait protéger intégralement les droits, voyait son droit le plus fondamental — celui d’être nourri naturellement par sa mère — nié. Était-ce parce que j’étais étrangère ?
Allaiter… Nos ancêtres le font depuis plus de 200 000 ans. À quel moment cela est-il passé du naturel à l’« inacceptable » ?
J’ai essuyé mes larmes et quitté cette salle obscure. J’ai retrouvé mon mari pour poursuivre la démarche. À la fin du rendez-vous, on me proposa des dates pour le cours d’intégration culturelle française, en précisant clairement : « Les enfants et les bébés sont interdits. »
Je pouvais comprendre qu’il soit difficile pour un formateur et pour les participants de suivre un cours avec des enfants qui jouent ou font du bruit. Mais un bébé allaité ? Comment fait une mère qui nourrit exclusivement son bébé de moins de 6 mois ? Comment font les familles qui n’ont pas de grands-parents, de proches pour garder leurs enfants ? Et celles dont les enfants ont des besoins spécifiques ? Et ces parents qui doivent travailler pour subvenir aux besoins de la famille ?
Je me souvenais d’un autre cours, des années auparavant, avant la naissance de Benjamin. À l’époque, il ne durait que deux jours. Sophie était déjà grande et mon mari avait pu s’en occuper. Mais je me rappelle très bien qu’une mère était venue avec son nourrisson en poussette. Le formateur l’avait réprimandée en disant que ce n’était pas possible. La maman avait répondu calmement qu’elle n’avait pas le choix, qu’elle était seule. Son bébé, paisible, dormait la plupart du temps et, réveillé, se calmait dans les bras de sa mère. Le cours s’était déroulé sans encombre. Plus tard, le père était venu prendre le relais. Tout était resté tranquille. Ces détails sont restés gravés en moi — comme maman, mais aussi comme bénévole dans une organisation internationale qui soutient les mères allaitantes.
Je me souviens aussi des questions de mes camarades de l’époque : « Et si je dois travailler le jour du cours ? Que puis-je faire ? » C’était une question si pertinente : beaucoup d’entre nous avaient un visa de travail, d’études, et ne pouvaient pas se permettre de manquer une journée. L’animatrice avait répondu : « Ce n’est pas mon problème, c’est le vôtre. Maintenant, quelqu’un a-t-il une question intelligente ? » Le silence s’était installé, non pas par manque de questions, mais par choc et déception.
De ce cours, des années plus tard, je ne me souvenais que de cela : du manque de solidarité, du ton agressif et de l’absence totale d’accueil humain.
Revenons en 2020. Le coeur fragilisé, l’étiquette « étrangère » collée à mon passeport, j’ai continué. J’ai pris mon courage et demandé : « Que puis-je faire si j’ai un bébé qui doit être allaité ? Je ne peux pas le laisser seul une journée entière. Ce n’est pas une option pour nous. »
La réponse tomba : « Donnez-lui un biberon. »
Mais non. Ce n’était pas une option. J’accompagne des mères chaque jour pour qu’elles reprennent confiance en leur allaitement, pour qu’elles surmontent les difficultés. Comment pouvais-je renoncer à cela ?
En leur expliquant que le biberon n’était pas une alternative pour nous, je me retrouvai face à la même barrière : « Ce n’est pas notre problème. » Et de nouveau, j’ai pleuré. Comme aujourd’hui en l’écrivant. J’étais face à un groupe de femmes, certaines mères elles-mêmes, travaillant dans une institution censée représenter l’intégration et la culture françaises… et voilà ce que l’on me disait ?
Je ne me suis pas sentie entendue. Je n’ai pas ressenti de liberté dans mon droit de nourrir mon fils comme la nature l’a prévu. Pas de solidarité. Encore moins de fraternité. Seulement un poids immense qui faisait rouler mes larmes jusqu’au sol. Mon mari m’a serrée dans ses bras et m’a dit : « Calme-toi. Ils ont le pouvoir, mais nous trouverons une solution. » Nous sommes partis avec un rendez-vous fixé pour le cours.
Dehors, j’ai marché. J’ai observé les gens autour de moi — Français ou étrangers — pressés dans leur quotidien. Aucun n’était dérangé que j’allaite ainsi mon enfant. J’ai observé plus attentivement après cela : allaiter n’offensait personne. Le monde continuait. Personne ne voyait dans mon geste un danger pour la société.
Plus tard, nous avons écrit à l’OFII pour exposer à nouveau notre cas. Les cours en ligne n’étant plus proposés, une personne bienveillante nous a suggéré d’attendre que le bébé grandisse un peu pour reporter ma session. Cela m’a apaisée.
Quand j’ai finalement suivi le cours, celui-ci était organisé par une société externe. J’y suis arrivée avec Benjamin endormi contre moi, mon mari à mes côtés. La formatrice m’a simplement proposé de m’installer près de la porte, pour que je puisse sortir si nécessaire. Aucune barrière, aucun jugement.
Mon mari a pris une photo : moi, dans la salle, Benjamin dans son porte-bébé, les larmes aux yeux — mais cette fois, des larmes de joie. Grâce à cette jeune femme, la France guérissait dans mon coeur. Benjamin s’est réveillé à la pause, je l’ai allaité, puis je l’ai confié à son père qui l’a emmené marcher. Le cours s’est déroulé sereinement, dans un climat de respect, d’écoute, de rires et d’apprentissage.
J’ai alors ressenti une véritable bienvenue dans mon nouveau pays. Non pas seulement à travers des diapositives sur les valeurs françaises, mais incarnées, vivantes, appliquées par ceux qui nous accompagnaient.
Merci de m’avoir lue. Je t’envoie une étreinte du cœur. Allaiter, oui, c’est possible.

J. B., octobre 2025.