Tribune de Jonathan Gensburger : « Quand l’extrême droite attaque la LDH, c’est notre démocratie qu’elle attaque » !
Quand le maire RN de Cagnes-sur-Mer qualifie la Ligue des droits de l’Homme de « Ligue des droits des délinquants » parce qu’elle saisit la justice, ce n’est pas une simple provocation : c’est une attaque contre un contre-pouvoir essentiel. Défendre la LDH, c’est défendre le droit de contester le pouvoir. Aujourd’hui, chacun doit choisir : se taire ou défendre la démocratie.
J’ai regardé cette vidéo avec colère. Une colère froide, mais une colère profonde, parce que les mots prononcés par Bryan Masson ne sont pas une simple provocation destinée à faire le buzz sur les réseaux sociaux. Lorsqu’un maire de la République qualifie la Ligue des droits de l’Homme de « Ligue des droits des délinquants », parce qu’elle conteste devant la justice l’une de ses décisions, quelque chose de beaucoup plus grave se joue.
Je refuse de banaliser ces mots.
Je refuse de considérer qu’il s’agirait d’une énième outrance politique à laquelle il faudrait simplement répondre par une autre outrance. Non. Parce que derrière cette formule, c’est une conception entière de la démocratie qui apparaît : celle dans laquelle ceux qui contestent le pouvoir peuvent être désignés comme ses ennemis.
Et cela, je ne l’accepte pas.
La Ligue des droits de l’Homme n’est pas une « Ligue des droits des délinquants ». Elle est une association qui, depuis plus d’un siècle, défend les libertés, les droits fondamentaux et l’État de droit. Elle n’a pas à demander la permission à un maire, quel qu’il soit, pour saisir la justice. Elle n’a pas à s’excuser de faire exactement ce que nous attendons d’une organisation de défense des droits : surveiller le pouvoir, le contester lorsqu’elle estime qu’une liberté est menacée et utiliser les voies de droit à sa disposition.
Dans cette affaire, la LDH a contesté le couvre-feu visant les moins de 15 ans instauré à Cagnes-sur-Mer. Elle a saisi le tribunal administratif. C’est son droit. C’est même, à mes yeux, l’un des droits les plus précieux d’une démocratie : celui de pouvoir dire au pouvoir : vous devez rendre des comptes.
Et le tribunal a examiné cette contestation. Il n’a pas annulé l’ensemble du dispositif, mais il a suspendu son caractère permanent et relevé un doute sérieux sur la légalité de cette disposition.
Voilà ce qu’est l’État de droit.
Le maire décide. L’association conteste. Le juge contrôle.
Et personne ne devrait avoir honte de ce fonctionnement. Au contraire : nous devrions le défendre avec acharnement.
Ce qui me révolte dans les propos de Bryan Masson, c’est précisément cette inversion permanente qui caractérise trop souvent le discours de l’extrême droite. Ceux qui défendent l’ordre seraient les seuls à aimer la République ; ceux qui défendent les libertés seraient supposément naïfs, laxistes ou complices du désordre.
Je refuse cette imposture.
Je refuse qu’on oppose la sécurité aux libertés comme s’il fallait choisir entre les deux. Je refuse qu’on nous explique que le bon sens permettrait de s’affranchir du droit. Je refuse qu’un élu puisse considérer que ceux qui contestent une de ses décisions deviennent, par cela même, des adversaires de l’ordre.
Un maire n’est pas au-dessus de la loi. Un élu n’est pas au-dessus du juge. Et une association qui saisit la justice n’est pas une délinquante.
Il faut mesurer la gravité de ce qui est dit.
Car aujourd’hui, c’est la Ligue des droits de l’Homme. Demain, ce seront peut-être des syndicats, des associations écologistes, des collectifs citoyens, des journalistes, des militants, des avocats ou de simples habitants qui contesteront une décision publique et se verront à leur tour soupçonnés d’être contre l’ordre, contre la République ou contre la France.
Je suis de gauche. Je combats l’extrême droite et je l’assume pleinement. Je la combats parce que je refuse sa vision d’une société construite sur la peur, la désignation permanente de boucs émissaires et la méfiance envers celles et ceux qui défendent les droits.
Mais aujourd’hui, ce combat dépasse largement les frontières de la gauche.
Il concerne toutes celles et tous ceux qui sont attachés à la démocratie.
On peut être de droite, du centre, de gauche, écologiste, syndicaliste, associatif, croyant ou non-croyant. On peut être en désaccord avec la LDH sur mille sujets. On peut ne partager aucune de ses positions politiques.
Mais si nous sommes attachés à la démocratie, nous devons défendre son droit à agir.
Parce que défendre la LDH aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement être d’accord avec tout ce qu’elle dit. C’est défendre son droit d’exister, de s’exprimer, de saisir la justice et de contester le pouvoir.
Et défendre ce droit, c’est nous défendre nous-mêmes.
J’appelle donc toutes celles et tous ceux qui refusent l’affaiblissement de nos libertés, qui croient encore à l’État de droit, qui considèrent que la justice doit pouvoir contrôler les élus et que les associations doivent pouvoir défendre les citoyens, à ne pas rester silencieux.
Parce qu’il ne suffit pas de dire que nous sommes démocrates lorsque la démocratie est confortable.
Il faut la défendre lorsqu’elle est attaquée.
Il faut défendre ceux qui défendent nos droits.
Et aujourd’hui, la Ligue des droits de l’Homme mérite notre soutien, notre solidarité et notre mobilisation.
Je le dis avec colère, mais aussi avec détermination : nous ne laisserons pas intimider ceux qui défendent nos libertés.